Le triage du Bourget, ouvert en 1863 sur le terrain de Drancy, a coupé la ville en deux
Drancy est traversée par l’une des plus grosses installations ferroviaires d’Île-de-France, et elle ne porte pas son nom. La gare de triage dite « du Bourget » occupe en effet des terrains drancéens depuis 1863. Ce voisinage a décidé de la forme de la ville : un bourg resté rural jusqu’au XXe siècle, des quartiers coupés du centre, et 64 hectares perdus au profit de la commune voisine.
Un village de 500 habitants traversé par une ligne
Dans les années 1850, Drancy compte environ 500 habitants et vit de ses cultures. Le chemin de fer de Paris à Soissons est concédé à la Compagnie du Nord par décret impérial de 1857. Le baron de Ladoucette, propriétaire du château, ne veut pas de « cette stupidité sans lendemain » sur ses terres, et il n’est pas le seul à s’en méfier.
La ligne passe pourtant, et la station du Bourget-Drancy est achevée en 1863. Elle est construite sur le territoire de Drancy, même si elle est plus proche des premières maisons du Bourget, à deux kilomètres du bourg drancéen. Le conseil municipal se bat alors sur un point : le nom. Il demande que la gare s’appelle Drancy, ou à la rigueur Drancy-Le Bourget.
Le triage avale les champs
La même année 1863, les activités de triage commencent à Drancy. Paris s’étend, La Villette est annexée en 1859, et les installations de marchandises sont repoussées vers la banlieue. À partir de 1884, Le Bourget devient le centre de triage du réseau Nord, et les installations s’étalent sur plus d’un kilomètre, sur les territoires du Bourget, de Drancy et du Blanc-Mesnil : 22 voies de triage, une halle de transbordement de 4 000 mètres carrés, des faisceaux de réception et de départ.
Le village change de nature. Les quartiers de l’Économie et de l’Avenir parisien se retrouvent coupés du reste de la commune par les voies. Une halte est ouverte en 1868 près de la route des Marais, à l’angle de l’actuelle rue Anatole France, puis une nouvelle gare est construite et inaugurée en 1912, avant d’être abandonnée quand le nombre de voies augmente.
1877, la gare change de commune
La gare et ses abords sont désormais isolés du bourg. En 1877, Le Bourget obtient l’annexion de la partie de Drancy située au-delà des voies, soit 64 hectares sur les 790 de la commune. Drancy avait refusé la cession dès 1861 : pour une commune pauvre, la perte de revenu fiscal était inacceptable. Elle n’a pas pesé lourd face à l’intérêt des compagnies.
L’épisode dit quelque chose de la manière dont le chemin de fer s’est installé en banlieue : les tracés et les emprises se décidaient à l’échelle du réseau national, et les communes héritaient des conséquences, coupures urbaines, nuisances, terrains perdus.
1942-1943, les convois du camp de Drancy
La gare entre dans l’histoire par le pire. Entre 1942 et juillet 1943, les convois de déportation partis du camp de Drancy sont formés en gare du Bourget-Drancy, une quarantaine selon les décomptes, emmenant près de 40 000 personnes vers les centres de mise à mort, essentiellement Auschwitz. Les détenus arrivaient du camp en autobus, traversaient les voies et montaient dans des wagons de marchandises.
En juillet 1943, les départs basculent vers la gare de Bobigny, jugée plus discrète et plus commode par le nouveau commandant du camp, Aloïs Brunner. Une plaque commémorative sur le bâtiment voyageurs rappelle aujourd’hui ces convois, et l’inventaire du patrimoine de la Seine-Saint-Denis a documenté le site.
Le dernier triage d’Île-de-France
L’installation a survécu à la désindustrialisation. Le triage du Bourget reste, selon le document de référence du réseau ferré national, l’une des quatre gares de triage à la gravité du réseau français et le dernier d’Île-de-France depuis la fermeture de Villeneuve-Saint-Georges en 2006. Son faisceau de réception compte 16 voies électrifiées sur 750 mètres, et les wagons y sont poussés par une machine de bosse pilotée depuis un poste d’aiguillage.
Pour le voyageur, l’endroit se résume à un quai de RER B. Pour la ville, c’est une cicatrice de 160 ans, qui explique pourquoi le nord de Drancy et le centre communiquent si mal. Savoir comment aller à Drancy depuis Paris demande d’ailleurs de comprendre cette géographie : la gare qui dessert la ville n’est pas tout à fait dans la ville.
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