La Molette, ruisseau enterré de Drancy, rejoint le Rouillon à Dugny
Sous l’avenue Henri-Barbusse et sous les dalles du centre-ville coule un ruisseau que personne ne voit : la Molette. Le cours d’eau descendait de Rosny-sous-Bois, traversait Bondy, Drancy, une partie du Blanc-Mesnil puis Le Bourget, et finissait sa course à Dugny en se jetant dans le Rouillon. Les deux rivières ont disparu du paysage, avalées par l’urbanisation et passées sous terre. Leur trace reste pourtant lisible, dans le relief, dans les noms de quartiers et dans les archives municipales.
Le cours d’un ruisseau de plaine
La Molette naissait à Rosny-sous-Bois, alimentée par les eaux de ruissellement du plateau. Elle gagnait ensuite Bondy, puis entrait sur le territoire de Drancy, où elle servait de limite communale avec Le Blanc-Mesnil. Plus loin, elle séparait La Courneuve de Dugny avant de rejoindre le Rouillon, lui aussi aujourd’hui disparu.
Ce tracé correspond à la pente naturelle de la plaine. Les eaux venues des hauteurs de l’est descendaient lentement vers la Seine, en suivant les points bas du terrain. Sur un sol composé de limons et de marnes, ces écoulements suffisaient à entretenir un ruisseau, des mares et des zones humides.
Un village construit sur des marais
Avant son industrialisation, Drancy était une commune humide. Le quartier de l’Économie occupait une zone marécageuse, et il doit son nom au faible prix des terrains, justement parce qu’ils étaient difficiles à bâtir. La seigneurie du Petit Drancy était surnommée « Noues », autrement dit les marais. La rue Anatole-France, dans le quartier des Oiseaux, s’appelait le chemin des Marais.
La commune comptait aussi plusieurs mares, dont l’une a donné son nom au quartier de la Mare. Ce vocabulaire a survécu à l’assèchement : on continue de dire « la Mare » ou « l’Économie » pour des quartiers dont le nom vient de l’eau, alors que l’eau n’y est plus visible.
Le pont photographié sur les bords de la Molette, à Bondy, témoigne de ce que l’on voyait autrefois. La rivière s’y écoulait à ciel ouvert, entre des jardins et des constructions basses. Les cartes postales anciennes conservent ces images d’un ruisseau qui servait de limite, de réserve d’eau et de dépotoir selon les endroits.
Pourquoi on ne la voit plus
La Molette n’a pas été supprimée d’un coup. Elle a d’abord servi de limite entre communes, ce qui a longtemps protégé ses abords de la construction. Puis l’urbanisation a gagné : les terrains humides étaient les moins chers, on les a remblayés, et le ruisseau est passé sous la chaussée. Le Rouillon, son exutoire à Dugny, a connu le même sort.
Il reste des indices pour qui sait regarder. La topographie conserve la dépression dans laquelle coulait le ruisseau, et les noms subsistent : la Mare, l’Économie, les Noues. Les archives municipales ont consacré une page à la Molette, et le sujet a été repris dans un livre publié en 2009, Où est passée la Molette, signé Pierre Duflos, ainsi que dans un article du Parisien la même année. La question du titre dit assez bien l’étonnement des habitants devant une rivière disparue.
Ce cas n’est pas isolé en Seine-Saint-Denis. La plupart des ruisseaux de plaine qui traversaient la banlieue nord de Paris ont été busés au XXe siècle, souvent pour des raisons sanitaires et pour libérer du foncier. On les retrouve aujourd’hui sur les cartes anciennes, dans les noms de rues, et dans les projets de renaturation menés quand un cours d’eau peut être remis à ciel ouvert.
Le vert a remplacé l’eau
Le paysage a changé de nature. Drancy compte aujourd’hui 14 squares et parcs publics, 4 ensembles de jardins partagés, une serre municipale et environ 6 000 arbres d’alignement. La ville distribue aussi des nichoirs aux habitants qui ont un jardin, en partenariat avec la Ligue pour la protection des oiseaux, une opération qui vise la biodiversité en milieu urbain.
Le grand parc de la ville reste le parc de Ladoucette, 5,5 hectares derrière l’hôtel de ville, avec son bassin, sa ferme pédagogique et son château. Un bassin, justement : là où les mares disparaissaient, la ville a creusé des points d’eau pour le plaisir. La Molette, elle, continue de couler sous les pieds de ceux qui traversent Drancy sans y penser.